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Interview de Linus Torvalds - créateur de Linux

 

Le père du noyau Linux passe en revue l'actualité du système d'exploitation, notamment ses prochaines évolutions et le développement de son écosystème. Sans oublier de décocher quelques critiques appuyées à Sun pour sa dernière version de Solaris.

Linus Torvalds: «Le concept de l'open source oblige distributeurs et développeurs à rester honnêtes». Par Stephen Shankland (CNET News.com)

Interview :

Steve Mills d'IBM a déclaré que le plan de développement de Linux ressemblait à une autoroute à huit voies. À voir où Unix s'est orienté, on devine où Linux doit aller. Linux suit-il son propre cap ou reprend-il simplement des technologies Unix?

Je suis un fervent adepte des concepts qui ont fait leurs preuves. Si j'avais un héros favori, ce serait Isaac Newton, en partie parce qu'il est indiscutablement l'un des scientifiques les plus influents qui aient jamais vécu, mais peut-être surtout pour l'une de ces célèbres citations: «J'ai vu plus loin que les autres parce que je suis monté sur les épaules de géants.» Il est certes possible que Newton n'ait pas été une personne très agréable dans la vie courante, mais je pense que cette citation illustre bien ce qu'est la science. Et l'open source. Le principe consiste à se hisser sur les épaules de géants, et à apporter des améliorations progressives à des concepts et idées développés par d'autres. Inventer quelque chose de totalement nouveau et de différent simplement parce que vous voulez faire quelque chose de nouveau et de différent est, à mon avis, le summum de la stupidité et de la vanité. Linux donne d'excellents résultats justement parce que Linux ne jette pas le bébé avec l'eau du bain, ce que tendent à faire tant de projets. Le syndrome du NIH (Not invented here - en français "pas inventé ici") est une plaie.

Quels mythes et opinions fausses relatives à Linux vous irritent particulièrement?

Il en faut beaucoup pour m'exaspérer, donc je ne peux pas dire qu'il existe un élément en particulier qui m'irrite. L'un des mythes que je trouve intéressant, mais qui n'a rien à voir avec Linux ni même avec le domaine informatique en particulier, est le mythe selon lequel un individu donné ou même une entreprise donnée fait une grande différence sur le marché. L’idée que certaines choses arrivent parce que quelqu'un a été visionnaire et a "planifié" les choses ainsi. Parfois les personnes concernées semblent en être elles-mêmes convaincues et le mythe devient vanité. Je dois sans cesse expliquer aux gens que, non, je ne "contrôle" pas ce qui se passe dans Linux. C'est plus une affaire d'environnement propice au développement qu'une affaire de leader particulier. Et je suis convaincu que ce point de vue vaut dans la plupart des cas, qu'il s'agisse d'un "grand entraîneur sportif" ou d'un "grand guide spirituel".

Vous devez reconnaître, même à votre corps défendant, que vous avez eu une influence considérable sur Linux et qu'à son tour il a eu une influence considérable sur l'industrie informatique. Linux vous a-t-il rendu plus humble ou a-t-il gonflé votre ego?

Mon ego n'était pas vraiment petit au départ, et Linux ne m'a clairement pas rendu plus humble. Par contre, il m'a permis de me rendre compte à quel point les personnes influentes dépendent de l'environnement dans lequel elles se trouvent, ou qu'elles ont été en mesure de construire autour d'elles. Si ce constat ne suffit pas à me rendre plus humble, il me permet, je l'espère, de garder un peu plus les pieds sur terre. Je ne dis pas que les individus ne comptent pas. Chaque individu compte énormément et je suis intimement convaincu qu'une personne motivée et avisée peut faire plus qu'un millier de personnes qui ne le sont pas. Mais plus que les individus, ce qui compte, c'est le type d'environnement qui attire les personnes brillantes. L'une des plus grandes réussites de Linux est à mon sens qu'il a permis à des personnes de briller.

Le jour où Sun diffusera Solaris en version open source, irez-vous y jeter un coup d'œil?

Probablement pas. Non par animosité, mais simplement parce que je n'ai ni le temps, ni l'intérêt. Linux n'a jamais cherché à se comparer aux "autres", mais simplement à lui-même pour progresser. Je ne ressens par conséquent aucune envie de décortiquer Solaris. Je suis sûr que s'il fait des prouesses, certaines personnes se feront un immense plaisir de m'en informer.

Si vous aimez l'idée de vous hisser sur les épaules de géants, il est fort possible que Solaris contiennent quelques idées astucieuses. Pourquoi les ignorer?

Parce que je ne pense pas qu'il leur reste quelque chose d'intéressant à prendre depuis que j'ai appliqué les principes généraux d'Unix. Je suis vraiment convaincu que Linux est le meilleur système à l'heure actuelle si on le juge selon les critères qui comptent vraiment. Mais surtout, si j'ai tort, ce n'est pas grave. Les personnes qui connaissent Solaris mieux que moi m'indiqueront comme à d'autres les magnifiques choses que ce produit a à offrir. Chercher à les découvrir par moi-même serait une perte de temps.

Supposons que quelques années se soient écoulées et que Linux ait battu à plate couture les différentes versions d'Unix sur le marché. Où irez-vous alors chercher votre inspiration?

Je n'ai jamais été à court d'inspiration à ce jour. Les choses à faire ne me sont pas inspirées par d'autres systèmes mais par les utilisateurs. On me dit rarement qu’il faut que Linux fasse telle ou telle chose parce qu'Unix le fait. D'ailleurs, c'est un argument auquel je ne crois fondamentalement pas. De fait, les problèmes qu'ont les utilisateurs sont plutôt du type: «J'ai besoin de faire ça et je ne trouve pas le moyen de le faire» ou «Je pourrais le faire de cette manière mais cela ne marche pas bien à cause de ça». C'est de là que me vient mon inspiration.

Combien de temps consacrez-vous à la planification à court et long terme?

Je suis totalement incapable de planifier mon avenir à partir d'idées abstraites. Tous mes projets à long terme sont très flous et intuitifs, et difficiles à formuler avec des mots. J'essaie d'éviter d'avoir des objectifs précis à long terme, je cherche plutôt à avoir une impression générale de ce que j'aime et n'aime pas. Certains considéreront peut-être que cela manque de direction et ils ont parfaitement raison. Par contre, cette attitude est très souple, et c'est justement parce que je ne me concentre pas sur un objectif spécifique à cinq ans que je ne perds pas de vue les problèmes que les gens rencontrent aujourd'hui et que je n'ignore pas la vision des autres. Je trouve que les personnes qui ont de grandes visions sont très intéressantes, mais souvent un peu effrayantes. L'un des conseils que je prodigue constamment dans la liste de diffusion relative au noyau Linux (sous divers pseudonymes) est de ne pas refaire le monde, mais d'essayer d'apporter de petites améliorations précises et de laisser les bonnes nouvelles arriver fortuitement.

Pensez-vous que le projet visant à cloner Unix, GNU (Gnu's Not Unix) et la GPL (General Public License) – fondements de Linux –, aurait pu se concrétiser sans la vision de Richard Stallman?

Je pense que cela aurait pu devenir réalité sans lui, mais c’est un peu comme se demander ce qu'aurait été le monde si X (un personnage célèbre quelconque) n'avait pas existé. Le monde aurait été différent, et il est indubitable que l'énergie générée par une vision est très puissante. Vous auriez aussi bien pu me demander si Linux aurait existé sans moi. Bien évidemment non dans ce sens-là. Mais peut-être que l'une des [versions d'Unix] BSD (Berkeley Standard Distribution) aurait pris plus d'ampleur à la place. Ou un autre étudiant un peu cinglé aurait mis au point son propre système d'exploitation.

Pourquoi avez-vous retenu la licence GPL pour régir Linux, et quels types de changements aimeriez-vous trouver dans la prochaine version?

J'aimerais beaucoup disposer d'une licence qui permette deux choses: que d'autres personnes puissent accéder au code, et que les améliorations apportées restent disponibles. C'est tout et rien de plus. Tout le reste, c'est du vent. Ce concept peut sembler très simple, mais même la plupart des licences open source ne répondent pas à mes demandes. Elles autorisent chacun à limiter la disponibilité des améliorations d'une manière ou d'une autre. Le fait est que, dans mon monde flou, où je suis incapable de planifier ma route à partir d'idées abstraites, je ne m'inquiète pas trop de la prochaine version de la GPL. Je ne suis pas un juriste et je ne me soucie pas de la formulation exacte. À divers égards, mon seul reproche concernant la GPL est le nombre de mots qu'il lui faut pour exprimer quelque chose de très simple. Cela semble être récurrent dans tous les contextes juridiques.

Comment le processus de développement du noyau évolue-t-il?

Je prévoyais d'ouvrir un arbre 2.7 (une nouvelle version expérimentale dérivée de la version 2.6 actuelle, Ndlr), mais l’idée ne m’a pas vraiment convaincu. D'ailleurs, personne ne m'y a encouragé avec vigueur. Au contraire, le sentiment largement répandu était que le modèle de développement actuel de la 2.6.x fonctionne plutôt bien. Ce qui ne veut pas dire que la version 2.7.x ne verra jamais le jour – elle arrivera probablement dans quelques mois. Mais cela signifie que les versions stables commencent à faire de l'ombre à celles en développement. Je pense que cette situation est un signe à la fois de maturité, et du fait que les versions stables ont tellement d'importance pour beaucoup de personnes à l'heure actuelle qu’il est difficile de les abandonner.

Le nouveau processus signifie-t-il que les améliorations sont intégrées à Linux plus rapidement?

Oui. C'est l'un des avantages de ce modèle, à savoir un temps de latence bien plus court vis-à-vis des nouveautés. Les gens ont toujours détesté le cycle de développement sur deux ans. Nous l'avons d'ailleurs vu avec les travaux sur le "threading". Nous avons fini par injecter dans la version 2.4.x tout ce que nous avions fait pour la version 2.6.x, parce que les fournisseurs ne pouvaient pas attendre.

Quelles modifications seraient suffisamment radicales pour déclencher la sortie de la "branche" 2.7?

Si je le savais, je vous le dirais. Globalement, cela peut se résumer par la question suivante: «Avons-nous besoin de modifier un élément au point que nous ne puissions plus supposer que les choses qui s'appuient sur lui continuent à fonctionner de la même manière?» Tous les cycles de développement antérieurs comportaient des problèmes essentiels que nous devions résoudre, mais qui risquaient d'entraîner des bouleversements majeurs dans les parties qui utilisaient cette infrastructure fondamentale.

Selon vous, combien de développeurs se consacrent à Linux aujourd'hui?

J'imagine qu'un petit nombre de personnes contribuent à une large part du code. C'est assez déséquilibré en effet. Sur le noyau uniquement, on compte environ deux cents personnes assez actives. Les fichiers journaux des changements répertorient un millier de noms sur l'année passée, mais un grand nombre de ces personnes s'aventurent pour la première fois dans ce domaine. Ces chiffres occultent totalement un grand groupe de développeurs, à savoir ceux qui assurent les tests, l'assurance qualité et le retour d'informations.

Que pensez-vous de l'importance grandissante de Red Hat et de Novell sur le marché Linux? Cela vous inquiète-t-il de voir que ce sont de plus en plus eux qui définissent Linux pour les clients, et non vous?

Moins j'ai affaire aux clients, mieux je me porte. J'ai toujours eu le sentiment que la plus forte contribution des distributeurs commerciaux tenait précisément au fait qu'ils constituent l'interface entre les clients et les développeurs. Par conséquent, ils finissent par être la passerelle entre les problèmes purement techniques et l'aspect purement marketing. Le concept de l'open source les oblige (de même que les développeurs) à rester honnêtes.

Avez-vous l'impression que les revendeurs Linux pilotent le train Linux et que vous êtes relégué au rôle de passager?

Pas du tout. Je ne pense pas que les revendeurs aient cette impression non plus. Mais leur apport est certainement important. C'est ainsi que cela doit se passer: les gens doivent se sentir impliqués… Si quelqu'un a le sentiment qu'un autre n'est qu'un passager, ce n'est bon pour personne.

Le frein à la progression de Linux dans les PC de bureau se situe-t-il au niveau de l'ingénierie ou du marketing?

C'est un ensemble de facteurs. L'ingénierie est en cause dans la mesure où de nombreux détails peuvent être améliorés. L'aspect marketing/perception a également son rôle, sans oublier l'aspect très important "d'inertie de l'utilisateur". Les gens ont tendance à vouloir conserver (et à apprécier) les choses auxquelles ils sont habitués. Je pense que c'est cet aspect qui a été le frein le plus puissant cette année, et cette tendance va en s'accentuant. En d'autres termes, la technologie est là, mais les utilisateurs ne sont mentalement pas prêts à sauter le pas. C'est pourquoi je pense que le PC de bureau commercial est important. C'est grâce à lui que DOS (et plus tard Windows) est devenu familier pour le grand public, et je pense que c'est à ce niveau que l'impulsion générale a lieu au final. Mais ce phénomène prendra plusieurs années

 

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